Le privilège des protections hygiéniques

Avez-vous déjà passé une journée entière à constamment vérifier l’arrière de votre jupe ou pantalon, terrifiée par la possibilité qu’une goutte de sang puisse être visible? A quel point auriez-vous honte si cela arrivait ? Avez-vous déjà eu une urgence menstruelle alors que vous n’aviez pas les produits nécessaires à portée de main ou ne pouviez pas trouver une toilette publique pour vous occuper de la situation? C’est effrayant, non ?

Maintenant, imaginez que les produits d’hygiène menstruelle soient à votre portée, mais que vous n’ayez pas l’argent pour les acheter. Imaginez que vous devez manquer l’école à cause de cela. Imaginez que vous devez choisir entre acheter de la nourriture et payer pour une coûteuse mais nécessaire serviette hygiénique. Et si ça arrivait tous les mois ? Et si votre période menstruelle était les plus effrayants 4 à 5 jours de chaque mois, non pas à cause de la douleur, des ballonnements, ou des envies de nourriture, mais parce qu’elle vous force à prendre la mesure de votre pauvreté. Peut-être que vous n’avez pas à vous soucier de tout cela. Bonne nouvelle. Mais peut-être que vous n’avez pas réalisé à quel point vous êtes privilégiés. Je n’avais pas réalisé.

Lire Period Power: Un manifeste pour le mouvement menstruel par Nadya Okamoto m’a forcée à me poser quelques questions difficiles. Pourquoi n’avais-je jamais pensé auparavant à comment les femmes sans-abri s’occupent de leurs règles? Après avoir lu le livre, j’avais hâte d’en parler. Quand j’ai soulevé cette question avec une amie, elle m’a dit qu’elle supposait qu’elles utilisaient des morceaux de toile comme serviettes hygiéniques. C’est logique. Quand j’étais plus jeune, j’ai vu des filles venant de régions rurales qui étaient habituées à utiliser des serviettes. J’ai vu ma famille les forcer à passer aux serviettes hygiéniques et combien de temps il fallait à ces filles pour s’adapter au changement. J’ai appris que les toiles étaient ce que nos grands-mères utilisaient. Cependant, les utiliser nécessite d’avoir de l’eau propre pour les regarder, un endroit propre pour les stocker, et des salles de bains pour les mettre. Toutes ces choses doivent être rares pour les femmes sans abri. Qu’en est-il de ces filles sans-abri en Haïti qui ont leur première période tout en vivant dans la rue et en gagnant à peine assez pour manger?

Néanmoins, il ne s’agit pas seulement de femmes et de filles sans abri. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD, 2016), 24 % des Haïtiens vivent dans l’extrême pauvreté avec moins de 1,25 dollar par jour, 59 % vivent avec moins de 2,42 dollars par jour. Pourtant, un paquet de serviettes hygiéniques coûte environ 0,90 $, ce qui ne laisse pas beaucoup pour la nourriture. Et les prix continuent d’augmenter. Lorsque les produits menstruels représentent un tel pourcentage du budget d’une femme, elle est plus susceptible d’en porter un plus longtemps, ce qui augmente ses chances de contracter une infection bactérienne qui peut conduire à une condition potentiellement mortelle appelée syndrome de choc toxique.

Il existe une corrélation étroite entre la menstruation et la pauvreté chez les femmes. Le fait d’être pauvres empêche les femmes d’accéder aux produits menstruels, d’un autre côté, payer des prix élevés pour ces produits ou ne pas être en mesure de se les procurer les enfonce dans la pauvreté. Des études ont révélé que les menstruations sont l’une des principales raisons pour lesquelles les filles manquent l’école dans les pays en développement. Elles manquent souvent une semaine d’école chaque mois. Cela entrave le travail vers l’égalité des sexes parce qu’alors que les filles ne sont pas en classe, les garçons peuvent continuer à apprendre. Certaines filles décident d’abandonner complètement l’école parce que s’inquiéter de la propreté pendant leurs périodes leur met une pression qui affecte leur concentration de toute façon et il y a une telle culture de la honte par rapport aux périodes, que pour beaucoup de filles, leur plus grande peur est que d’autres personnes surtout des garçons découvrent qu’elles ont leurs règles.

Et les femmes en prison ?

J’ai découvert l’essai de Nadya Okamoto alors que je cherchais un livre pour lancer la conversation sur les règles dans mon club de lecture. Je voulais en parler ouvertement, pour tuer toute trace de honte que nous pourrions encore avoir à ce sujet. J’ai aussi pensé qu’il y avait beaucoup de choses que nous avions besoin d’apprendre sur les menstruations. Je n’ai pas eu de cours d’éducation sexuelle. Tout ce qu’on a eu c’était le chapitre sur le système reproducteur dans notre cours de biologie. C’était l’un des derniers chapitres du livre et je me souviens comme je rougissais juste en regardant les images de l’organe sexuel masculin. Quand nous sommes arrivés à ce chapitre, tous les élèves riaient nerveusement. Notre professeur de biologie était un pasteur, qui, entre autres choses, avait précisé au cours des classes antérieures que la théorie de l’évolution était de la merde. À la fin du cours sur la reproduction humaine, la plupart de mes copines étaient devenues très préoccupées par leur hymen. Une de mes amies les plus proches ne voulait plus tenter aucune action un peu risquée, craignant que son hymen se déchire accidentellement.

Mais j’ai appris beaucoup plus de ce livre que des informations techniques sur la menstruation. (Le livre est toutefois très instructif. Il y a même une description étape par étape sur la façon de porter un tampon ou une coupe menstruelle). J’ai appris sur la pauvreté et l’équité menstruelle et qu’il y a un tas de gens dans le monde qui luttent pour rendre les produits menstruels gratuits pour tous les menstruateurs qui en ont besoin. J’ai été en colère, triste, perplexe, et pleine d’espoir en lisant ce livre. Et comme cela arrive dans la vie, j’ai commencé à rencontrer des discussions sur les règles partout dans mes flux de réseaux sociaux. Cela m’a donné l’impression que la sensibilisation se propage sur ce sujet. Et je voulais m’impliquer dans la lutte, que ce soit en écrivant cet article ou en poussant plus de gens à réfléchir sur la pauvreté menstruelle. Il y a de l’espoir. J’ai lu aujourd’hui que l’Écosse est devenue le premier pays à voter une loi rendant les produits d’hygiène menstruels gratuits.

En lisant le livre, j’ai été frappé par l’idée qu’il existe une hiérarchie de privilèges. Mon privilège menstruel était que ma mère avait une petite boutique. Entre autres choses, elle vendait des produits menstruels. Je n’ai jamais eu à me soucier de les payer. Je ne connaissais même pas leur prix parce que ce n’était pas pertinent pour moi. La plupart du temps, je n’allais pas les chercher moi-même parce que nous avions toujours des aides qui pouvaient s’en occuper. Mon plus grand défi était de devoir dire le mot « Kotex » qui en dit trop et laisse les garçons tout savoir sur ma condition. Apprendre à dire serviette hygiénique m’a libérée de la honte parce que c’était moins clair. D’autres personnes ont pu avoir d’autres privilèges. Mais dans le livre, l’auteur encourage les lecteurs à faire pression sur les gouvernements locaux, à exiger des lois sur l’équité menstruelle, et je ne pouvais que penser au fait que dans mon pays, il n’y a pas de parlement pour le moment, au fait que les systèmes législatif et exécutif sont de toute façon inefficaces. Dans d’autres parties du monde, même si les gouvernements sont lents, vous pouvez toujours espérer que si vous vous battez suffisamment, les lois que vous voulez seront adoptées un jour. Dans un pays où tout a besoin d’être réparé, vous n’avez pas ce luxe. Et il y a tellement de problèmes à résoudre que presque personne ne voudrait commencer par investir dans la mise en disponibilité de produits menstruels gratuits.

Du coup, qu’est-ce qu’on fait ?  Quel moyen un guerrier menstruel peut employer pour aider les femmes et les filles confrontées à la pauvreté menstruelle?  En attendant et en encourageant une nouvelle génération de dirigeants, hommes et femmes conscients, pour nous représenter en politique, nous pouvons toujours agir dans notre communauté, en commençant une conversation sur les règles, en recueillant des fonds, en rassemblant des données statistiques sur la pauvreté menstruelle, et plus important encore en proposant des moyens novateurs et écologiques pour atteindre l’équité menstruelle en Haïti et ailleurs.

Magdalee Brunache

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Rueckert P. (2018). Why Periods Are Keeping Girls Out of School & How You Can Help. Global Citizen. Retrieved from: https://www.globalcitizen.org/en/content/menstrual-hygiene-day-education/ UNDP (2016). UNDP ready to support Haiti to recover from devastating Hurricane Matthew. Retrieved from: https://www.undp.org/content/undp/en/home/presscenter/pressreleases/2016/10/05/undp-ready-to-support-haiti-to-recover-from-devastating-hurricane-matthew.html

Publié par Magdalée

Je suis née à Port-au-Prince. Actuellement, je fais des études à Taiwan. Je suis écrivaine. Bienvenue sur mon blog en langue française!

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