Mis en avant

Le privilège des protections hygiéniques

Avez-vous déjà passé une journée entière à constamment vérifier l’arrière de votre jupe ou pantalon, terrifiée par la possibilité qu’une goutte de sang puisse être visible? A quel point auriez-vous honte si cela arrivait ? Avez-vous déjà eu une urgence menstruelle alors que vous n’aviez pas les produits nécessaires à portée de main ou ne pouviez pas trouver une toilette publique pour vous occuper de la situation? C’est effrayant, non ?

Maintenant, imaginez que les produits d’hygiène menstruelle soient à votre portée, mais que vous n’ayez pas l’argent pour les acheter. Imaginez que vous devez manquer l’école à cause de cela. Imaginez que vous devez choisir entre acheter de la nourriture et payer pour une coûteuse mais nécessaire serviette hygiénique. Et si ça arrivait tous les mois ? Et si votre période menstruelle était les plus effrayants 4 à 5 jours de chaque mois, non pas à cause de la douleur, des ballonnements, ou des envies de nourriture, mais parce qu’elle vous force à prendre la mesure de votre pauvreté. Peut-être que vous n’avez pas à vous soucier de tout cela. Bonne nouvelle. Mais peut-être que vous n’avez pas réalisé à quel point vous êtes privilégiés. Je n’avais pas réalisé.

Lire Period Power: Un manifeste pour le mouvement menstruel par Nadya Okamoto m’a forcée à me poser quelques questions difficiles. Pourquoi n’avais-je jamais pensé auparavant à comment les femmes sans-abri s’occupent de leurs règles? Après avoir lu le livre, j’avais hâte d’en parler. Quand j’ai soulevé cette question avec une amie, elle m’a dit qu’elle supposait qu’elles utilisaient des morceaux de toile comme serviettes hygiéniques. C’est logique. Quand j’étais plus jeune, j’ai vu des filles venant de régions rurales qui étaient habituées à utiliser des serviettes. J’ai vu ma famille les forcer à passer aux serviettes hygiéniques et combien de temps il fallait à ces filles pour s’adapter au changement. J’ai appris que les toiles étaient ce que nos grands-mères utilisaient. Cependant, les utiliser nécessite d’avoir de l’eau propre pour les regarder, un endroit propre pour les stocker, et des salles de bains pour les mettre. Toutes ces choses doivent être rares pour les femmes sans abri. Qu’en est-il de ces filles sans-abri en Haïti qui ont leur première période tout en vivant dans la rue et en gagnant à peine assez pour manger?

Néanmoins, il ne s’agit pas seulement de femmes et de filles sans abri. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD, 2016), 24 % des Haïtiens vivent dans l’extrême pauvreté avec moins de 1,25 dollar par jour, 59 % vivent avec moins de 2,42 dollars par jour. Pourtant, un paquet de serviettes hygiéniques coûte environ 0,90 $, ce qui ne laisse pas beaucoup pour la nourriture. Et les prix continuent d’augmenter. Lorsque les produits menstruels représentent un tel pourcentage du budget d’une femme, elle est plus susceptible d’en porter un plus longtemps, ce qui augmente ses chances de contracter une infection bactérienne qui peut conduire à une condition potentiellement mortelle appelée syndrome de choc toxique.

Il existe une corrélation étroite entre la menstruation et la pauvreté chez les femmes. Le fait d’être pauvres empêche les femmes d’accéder aux produits menstruels, d’un autre côté, payer des prix élevés pour ces produits ou ne pas être en mesure de se les procurer les enfonce dans la pauvreté. Des études ont révélé que les menstruations sont l’une des principales raisons pour lesquelles les filles manquent l’école dans les pays en développement. Elles manquent souvent une semaine d’école chaque mois. Cela entrave le travail vers l’égalité des sexes parce qu’alors que les filles ne sont pas en classe, les garçons peuvent continuer à apprendre. Certaines filles décident d’abandonner complètement l’école parce que s’inquiéter de la propreté pendant leurs périodes leur met une pression qui affecte leur concentration de toute façon et il y a une telle culture de la honte par rapport aux périodes, que pour beaucoup de filles, leur plus grande peur est que d’autres personnes surtout des garçons découvrent qu’elles ont leurs règles.

Et les femmes en prison ?

J’ai découvert l’essai de Nadya Okamoto alors que je cherchais un livre pour lancer la conversation sur les règles dans mon club de lecture. Je voulais en parler ouvertement, pour tuer toute trace de honte que nous pourrions encore avoir à ce sujet. J’ai aussi pensé qu’il y avait beaucoup de choses que nous avions besoin d’apprendre sur les menstruations. Je n’ai pas eu de cours d’éducation sexuelle. Tout ce qu’on a eu c’était le chapitre sur le système reproducteur dans notre cours de biologie. C’était l’un des derniers chapitres du livre et je me souviens comme je rougissais juste en regardant les images de l’organe sexuel masculin. Quand nous sommes arrivés à ce chapitre, tous les élèves riaient nerveusement. Notre professeur de biologie était un pasteur, qui, entre autres choses, avait précisé au cours des classes antérieures que la théorie de l’évolution était de la merde. À la fin du cours sur la reproduction humaine, la plupart de mes copines étaient devenues très préoccupées par leur hymen. Une de mes amies les plus proches ne voulait plus tenter aucune action un peu risquée, craignant que son hymen se déchire accidentellement.

Mais j’ai appris beaucoup plus de ce livre que des informations techniques sur la menstruation. (Le livre est toutefois très instructif. Il y a même une description étape par étape sur la façon de porter un tampon ou une coupe menstruelle). J’ai appris sur la pauvreté et l’équité menstruelle et qu’il y a un tas de gens dans le monde qui luttent pour rendre les produits menstruels gratuits pour tous les menstruateurs qui en ont besoin. J’ai été en colère, triste, perplexe, et pleine d’espoir en lisant ce livre. Et comme cela arrive dans la vie, j’ai commencé à rencontrer des discussions sur les règles partout dans mes flux de réseaux sociaux. Cela m’a donné l’impression que la sensibilisation se propage sur ce sujet. Et je voulais m’impliquer dans la lutte, que ce soit en écrivant cet article ou en poussant plus de gens à réfléchir sur la pauvreté menstruelle. Il y a de l’espoir. J’ai lu aujourd’hui que l’Écosse est devenue le premier pays à voter une loi rendant les produits d’hygiène menstruels gratuits.

En lisant le livre, j’ai été frappé par l’idée qu’il existe une hiérarchie de privilèges. Mon privilège menstruel était que ma mère avait une petite boutique. Entre autres choses, elle vendait des produits menstruels. Je n’ai jamais eu à me soucier de les payer. Je ne connaissais même pas leur prix parce que ce n’était pas pertinent pour moi. La plupart du temps, je n’allais pas les chercher moi-même parce que nous avions toujours des aides qui pouvaient s’en occuper. Mon plus grand défi était de devoir dire le mot « Kotex » qui en dit trop et laisse les garçons tout savoir sur ma condition. Apprendre à dire serviette hygiénique m’a libérée de la honte parce que c’était moins clair. D’autres personnes ont pu avoir d’autres privilèges. Mais dans le livre, l’auteur encourage les lecteurs à faire pression sur les gouvernements locaux, à exiger des lois sur l’équité menstruelle, et je ne pouvais que penser au fait que dans mon pays, il n’y a pas de parlement pour le moment, au fait que les systèmes législatif et exécutif sont de toute façon inefficaces. Dans d’autres parties du monde, même si les gouvernements sont lents, vous pouvez toujours espérer que si vous vous battez suffisamment, les lois que vous voulez seront adoptées un jour. Dans un pays où tout a besoin d’être réparé, vous n’avez pas ce luxe. Et il y a tellement de problèmes à résoudre que presque personne ne voudrait commencer par investir dans la mise en disponibilité de produits menstruels gratuits.

Du coup, qu’est-ce qu’on fait ?  Quel moyen un guerrier menstruel peut employer pour aider les femmes et les filles confrontées à la pauvreté menstruelle?  En attendant et en encourageant une nouvelle génération de dirigeants, hommes et femmes conscients, pour nous représenter en politique, nous pouvons toujours agir dans notre communauté, en commençant une conversation sur les règles, en recueillant des fonds, en rassemblant des données statistiques sur la pauvreté menstruelle, et plus important encore en proposant des moyens novateurs et écologiques pour atteindre l’équité menstruelle en Haïti et ailleurs.

Magdalee Brunache

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Rueckert P. (2018). Why Periods Are Keeping Girls Out of School & How You Can Help. Global Citizen. Retrieved from: https://www.globalcitizen.org/en/content/menstrual-hygiene-day-education/ UNDP (2016). UNDP ready to support Haiti to recover from devastating Hurricane Matthew. Retrieved from: https://www.undp.org/content/undp/en/home/presscenter/pressreleases/2016/10/05/undp-ready-to-support-haiti-to-recover-from-devastating-hurricane-matthew.html

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Check your period privilege

Did you ever spend a day constantly checking the back of your skirt or pants, terrified by the possibility that a drop of blood might have leaked? How ashamed would you be if it ever happened? Have you ever had a menstrual emergency while you did not have the necessary products on hand or could not find a public bathroom to take care of the situation? Scary, right?

Now, imagine that period products existed within your reach, but you did not have the money to purchase them. Imagine that you had to miss school because of that. Imagine that you have to choose between buying food and paying for an expensive but as necessary menstrual pad. What if it happened every month? What if your period was the scariest 4 to 5 days of the month, not because of the pain, the bloating, or the food cravings, but because it reminded you of just how poor you are. Maybe you do not have to worry about any of that. That would be great. But maybe you did not realize how privileged you are. I know I did not.

Reading Period Power: A manifesto for the menstrual movement by Nadya Okamoto forced me to ask myself some very difficult questions. Why had I never before thought about homeless women dealt with their periods? After reading the book, I was eager to talk about it. When I brought up this question with a friend, she told me that she assumed that they used towels as pads. It makes sense. When I was younger, I have seen girls coming from rural areas that were accustomed to using towels. I have seen my family forcing them to shift to pads and how long it took those girls to get the hang of it. I have learned that towels were what our grandmothers used. However, using them requires having clean water to wash them, a clean place to store them, and even bathrooms to put them on. All of those things must be in short supply for homeless women. What about those homeless girls in Haiti who get their first period while living on the streets and barely earning enough to eat?

Nevertheless, it is not simply about homeless women and girls. According to the United Nations Development Program (UNDP, 2016),24% of people in Haiti live in extreme poverty with less than $1.25 per day, 59% live on less than $2.42 a day. Yet, a pack of sanitary pads costs around $0.90, which does not leave much for food. And prices are still rising. When menstrual products take such a toll on a woman’s budget, she is more likely to wear a single one longer, which augments her chance of contracting a bacterial infection that can lead to a life-threatening condition called toxic shock syndrome.

There is a tight correlation between period and poverty for women. Being poor keeps women from accessing period products but both paying high prices for them and not being able to afford them push women further toward poverty. Reports found that periods are a leading reason why girls miss school in developing countries. They often miss a week of school every month. This impedes the move toward gender equality because while girls are not in the classroom, boys get to keep learning. Some girls decide to drop out of school altogether because worrying about cleanliness on their periods put a strain on their concentration anyway and there is such a shame culture relative to periods, that for a girl, other people mostly guys finding out that they are menstruating is the worst thing that could happen to them.

Now, what about women in prison?

I discovered Nadya Okamoto’s essay while I was looking for a book that would get the conversation about periods started in my book club. I wanted to talk overtly about it, to kill any trace of shame that we might still have about it. I also figured that there was much that we needed to learn about menstruation. I did not have any sexual education course. The closest we got to it was the chapter about the reproductive system in our biology class. It was one of the last chapters and I remember blushing just by looking at the images of the male sexual organ. When we got to that chapter, all the students were laughing nervously. Our biology teacher was a pastor, who among other things, had specified I earlier classes that the theory of evolution was crap. At the end of the class about human reproduction, most of my girlfriends grew very concerned about their hymen. One of my closest friends would no longer attempt any bold action, fearing that her hymen might accidentally break.

But I have learned much more from this book than technical information about menstruation (It was still very instructive. There is even a step-by-step description on how to wear a tampon or a menstrual cup). I learned about period poverty and menstrual equity and that there is a bunch of people out there fighting to get menstrual products free for all menstruators who need them. I got pissed, sad, perplexed, and hopeful while reading this book. And as it happens in life, I started to come across discussions about periods around my social media feeds. It feels like awareness is growing about that topic. And I wanted to get involved in the fight, be it by writing this article or getting more people to think about period poverty. There is hope. I read today that Scotland has become the first country to vote a law making period products free.

Reading the book, I was struck by the idea that there is a hierarchy of privileges. My period privilege was that my mom had a small shop. Among other things, she sold menstrual products. I have never had to worry about getting them. I did not even know their price because it was not relevant to me. Most of the time, I did not have to go and get them myself because we always had helpers that could take care of that. My biggest struggle was to have to say the word « Kotex » which said too much and let the boys know all about my situation. Learning to say sanitary napkin freed me from the shame because it was less obvious. Other people might have had other privileges. But in the book, the author was talking about pressuring local governments, demanding policies on menstrual equity, and I could only think about how in my country, there is no parliament now, how both the legislative and the executive systems are anyway ineffective. In other parts of the world, even if governments are slow, you can still hope that if you fight enough, the laws that you want will be passed someday. In a country where everything is in need of repair, you do not have this luxury. And there are so many problems to tackle that almost no one would want to start by investing in making menstrual products free. So what do we do?  Which step can a menstrual warrior take to help women and girls facing period poverty?  While waiting for and encouraging a new generation of conscious male and female leaders to represent us in politics, we can still take action in our communities, by starting a conversation about periods, by raising funds, by gathering statistical data on period poverty, and more importantly by coming up with innovative and sustainable ways to achieve menstrual equity in Haiti and elsewhere.

Magdalee Brunache

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Rueckert P. (2018). Why Periods Are Keeping Girls Out of School & How You Can Help. Global Citizen. Retrieved from: https://www.globalcitizen.org/en/content/menstrual-hygiene-day-education/

UNDP (2016). UNDP ready to support Haiti to recover from devastating Hurricane Matthew. Retrieved from: https://www.undp.org/content/undp/en/home/presscenter/pressreleases/2016/10/05/undp-ready-to-support-haiti-to-recover-from-devastating-hurricane-matthew.html

Finding Your Voice: Purple Hibiscus by Chimamanda Ngozi Adichie

« Things started to fall apart at home when, my brother, Jaja, did not go to communion and Papa flung his heavy missal across the room and broke the figurines on the étagère. » Here is the sentence that introduces Chimamanda Ngozi Adichie’s very first novel, published in 2003.

In this novel, the narrator is a 15-year-old Nigerian teenager. Her name is Kambili. When we are introduced to Kambili, she is intelligent but silent, almost erased. She only seems really close to her big brother Jaja and yet, their relationship is made up of silences and things that they dare not name. Around them evolve their mother, a paragon of docility and their father, a religious fanatic and respectable businessman. In their small community, people dedicate a real cult to his father Eugene, known for his great generosity and his political convictions. How not to feel respect and admiration for such a man? In fact, Kambili is inhabited by the desire to please him. The few words she dares to utter at the table are intended to praise the merits of the drinks produced by her father’s business. When her transcript reveals that she is second in her class, the panic that seizes her is extremely violent. What scares her so much? This is the question that immediately comes to mind.

Chimamanda Ngozi Adichie

From the first pages, there is something in the general atmosphere of the novel that disturbs. The shadow of the father seems to hang over everything. Fear is a tangible substance that seems to guide each of the characters’ actions. When one is later confronted with the acts of violence of the father, one has the feeling of having held one’s breath until then. Certain scenes of violence are hardly suggested, such as the miscarriage of Kambili’s mother. Others, on the contrary, are displayed in all their cruelty to the point of being unbearable. At the end of his outbursts, invariably, the tyrant displays a sad face, complaining of having been forced to such extremes. So his victims shoulder the weight of the guilt and the tyrant remains wrapped in his apparent righteousness, certain to accomplish the heavy tasks incumbent on a patriarch.

Tatie Ifeoma’s introduction feels like a breath of fresh air. Ifeoma is the complete opposite of his brother. She is also Catholic but shows great tolerance towards the « pagan » beliefs of their father. She is an intelligent woman, a university professor, raising her three children on her own. At some point in the novel, Kambili and his brother will spend some time at Ifeoma’s. This period is decisive for them because they are then confronted with an environment totally different from what they were used to. There, their opinions are not only tolerated but encouraged. At first, Kambili has trouble adjusting and has to face the hostility of her cousin Amaka. Amaka is as direct and determined as Kambili is shy and discreet. As time goes by and her brother Jaja seems to thrive in this more liberal atmosphere, Kambili feels more and more the pressure and the urge to make her voice heard. But how do you find your voice? How to learn to think for herself when all she has never known was to obey?

A purple hibiscus

In her famous Ted Talk, which inspired the essay We should all be feminists, Adichie briefly sums up The Purple Hibiscus as the story of « a man who, among other things, beats his wife and whose story does not end well ». But this novel is so much more than that. There is the political aspect, given that the events take place during a turbulent period in the political history of Nigeria. The pervasive effects of colonialism are explored through Eugene’s attachment to European beliefs and culture, his rejection of ancestral traditions and the deference with which he treats white religious. Throughout the novel, what comes up constantly is the difficulty of developing one’s individuality in an environment dominated by fear and violence. Especially, when you are a woman, in a patriarchal society, there is a constant effort to silence your voice. When, moreover, strict religious values ​​predominate, one ends up feeling guilty simply of existing, for anything can be a sin. The lack of freedom to open up to the world and explore, especially your own sexuality, limits your horizons and your possibilities. You grow up in a world so small that entering real life is like diving into a void. Finding your voice and becoming the one you want to be takes time and it’s a journey made of victories and setbacks. That’s why I particularly appreciate the subtlety of Kambili’s development. Because, before being able to open out, the flower goes through a whole process of growth. The same is true of people.

Magdalee Brunache

Trouver sa voix: L’hibiscus pourpre par Chimamanda Ngozi Adichie

« A la maison la débâcle a commencé lorsque Jaja, mon frère, n’est pas allé communier et que Papa a lancé son gros missel en travers de la pièce et cassé les figurines des étagères en verre. » Voici la phrase qui introduit le tout premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, publié en 2003.

Dans ce roman, la narratrice est une adolescente nigérienne de 15 ans. Elle s’appelle Kambili. On la découvre intelligente mais silencieuse, presqu’effacée. Elle ne semble véritablement proche que de son grand-frère Jaja et encore, leur relation est faite de silences et de choses qu’ils n’osent pas nommer. Autour d’eux, évoluent leur mère, un parangon de docilité et leur père, un fanatique religieux et respectable homme d’affaires. Dans leur petite communauté, on voue un veritable culte à son père Eugène, connu pour sa grande générosité et ses convictions politiques. Comment ne pas éprouver du respect et de l’admiration pour un tel homme? De fait, Kambili est habitée par le désir de lui plaire. Les rares mots qu’elle ose prononcer à table sont destinés a vanter les mérites des boissons produites par l’entreprise de son père. Quand son bulletin scolaire révèle qu’elle est deuxième de sa classe, la panique qui s’empare d’elle est d’une terrible violence. Qu’est ce qui l’effraie autant? C’est la question qui vient tout de suite à l’esprit.

Chimamanda Ngozi Adichie

Dès les premières pages, il y a quelque chose dans l’atmosphere général du roman qui dérange. L’ombre du père semble planer sur tout. La peur est une substance tangible qui semble guider chacune des actions des personnages. Quand plus tard on est confronté aux actes de violence du père, on a le sentiment d’avoir retenu son souffle jusque-là. Certaines scènes de violence sont à peine suggerées comme la fausse-couche de la mère de Kambili. D’autres, au contraire, s’étalent dans toute leur cruauté jusqu’à en être insoutenables. Au terme de ses emportements, invariablement, le tyran affiche un visage triste, se plaint d’avoir été forcé à de tels extrêmes. Alors ses victimes endossent le poids de la culpabilité et le tyran demeure enrobé dans son apparente droiture, certain d’accomplir les lourdes tâches qui incombent à un patriarche.

L’entrée en scène de Tatie Ifeoma est comme une bouffée d’air frais. Ifeoma est tout le contraire de son frère. Elle est aussi catholique mais fait montre d’une grande tolérance envers les croyances « païennes » de leur père. C’est une femme intelligente, professeure à l’université, qui élève seule ses trois enfants. A un certain point dans le roman, Kambili et son frère vont passer quelques temps chez Ifeoma. Cette période est déterminante pour eux car ils sont alors confrontés à un environnment totalement différent de ce à quoi ils ont été habitués. Là, leurs opinions ne sont pas seulement tolérés mais encouragés. Kambili a tout d’abord du mal à s’adapter et doit affronter l’hostilité de sa cousine Amaka. Amaka est aussi directe et déterminée que Kambili est timide et discrète. A mesure que le temps passe et que son frère Jaja semble s’épanouir dans cet atmosphère plus libéral, Kambili ressent de plus en plus la pression et l’envie de faire entendre sa voix. Mais comment trouver sa voix? Comment apprendre à penser par elle-même quand elle n’a jamais su qu’obéir?

A purple hibiscus

Dans son fameux Ted Talk qui a inspiré l’essai We should all be feminists, Adichie résume brièvement L’hibiscus Pourpre comme l’histoire d’ « un homme qui, entre autres choses, bat sa femme et dont l’histoire ne finit pas bien ». Mais ce roman est tellement plus que cela. Il y a l’aspect politique, étant donné que les faits se déroulent dans une période agitée dans l’histoire politique du Nigeria. Les effets pervasifs du colonialisme sont explorés à travers l’attachement d’Eugène envers les croyances et la culture Européenne, son rejet des traditions ancestrales et la déférence avec laquelle il traite les religieux blancs. Tout au long du roman, ce qui revient constamment, c’est la difficulté de développer son individualité dans un environnemnt dominé par la peur et la violence. Quand on est une femme surtout, dans une société patriarcale, il y a un effort constant pour faire taire notre voix. Quand, qui plus est, des valeurs religieuses strictes y prédominent, on finit par se sentir coupable simplement d’exister, car tout et n’importe quoi peut être un péché. L’absence de liberté pour s’ouvrir au monde et explorer, notamment notre propre sexualité, limite nos horizons et nos possibilités. On grandit dans un monde si petit que l’entrée dans la vraie vie s’apparente à une plongée dans le vide. Trouver sa voix et devenir celle que l’on veut être prend du temps et c’est un parcours fait de victoires et de revers. C’est pourquoi j’apprécie particulièrement la subtilité du développement de Kambili. Car, avant de pouvoir s’épanouir, la fleur passe par tout un processus de croissance. Il en va de même des gens.

Magdalée Brunache

You saison 2

Il aura fallu attendre plus d’un an pour finalement découvrir la suite des aventures de Joe Goldberg. Pour ceux d’entre nous qui n’avons pas lu les romans de Caroline Kepnes dont la série est une adaptation, nous n’avions aucune idée de la direction que l’histoire allait prendre. A la fin de la saison 1, Joe avait refermé le chapitre « Guinevere Beck ». Il se préparait à reprendre sa vie telle qu’elle était au moment où on avait fait sa connaissance, mais ses plans ont été bouleversés par l’arrivée impromptue d’une figure de son passé. Cette fin nous avait, je pense, tous laissés bouche bée et impatients de connaitre la suite.

Au début de la saison 2, on découvre un Joe, traumatisé par ses récentes expériences, désireux de maintenir l’amour à distance pour sa paix d’esprit et sa survie. Il est en cavale et pour semer l’ennemie, il est venu se cacher dans son propre enfer personnel, la ville où il est considéré cool d’écrire Nirvana à l’envers, où les gens ont tourné la prétention en art, où les gens ne lisent pas et sont tous des stars en devenir: Los Angeles. Joe s’installe dans un appartement dont la propriétaire, une jeune journaliste du nom de Delilah, est en charge de sa super précoce petite sœur qui rêve de devenir réalisatrice, Ellie. Joe se fait maintenant appeler Will, il veut se fondre dans la masse, être invisible. Mais il est déconcentré dans cette tâche par l’amour qui se trouve ironiquement personnifié par une fille parfaite sur tous les points du nom de Love.

Love n’a rien avoir avec Beck. Love est sûre d’elle, bien dans sa peau, vit sa passion. Love lit. Love se soulève contre les injustices, affirme ses désirs. Love est bonne cuisinière et pâtissière. Love est une amie en or, elle se soucie des autres. Elle a aussi des amis intelligents et sympathiques, à l’inverse de Beck et de son groupe d’amis. Love est compréhensive, attentive, passionnée. Love est parfaite. Bien sûr, elle a une histoire familiale triste et compliquée, elle entretient avec son frère, Forty, une relation un peu toxique qui prend beaucoup de place dans sa vie, elle est aussi un peu trop prompte à s’engager et un peu possessive. Mais ce sont là des détails qui la rendent presque plus aimable. Love est tout ce dont Joe rêvait et il veut être un homme bien pour elle. Alors, il se convainc d’avoir changé grâce à elle. Et même si les meurtres continuent, il sait tout au fond de lui que ce n’est pas vraiment de sa faute et que toutes ses actions sont guidées par l’amour et l’envie de bien faire.

J’ai regardé la saison 1 de You en une journée tant j’ai été emportée par l’histoire dès les premières secondes. Avec la saison 2, j’ai eu un peu plus de mal. Les premiers episodes ne m’ont pas semblé très intéressants. C’est peut-être dû au fait que les personnages et l’atmosphere dans lequel ils évoluent sont très différents: les couleurs, les lieux, les conversations. Aussi, les personnages de Forty et de Henderson m’ont paru stéréotypés (Respectivement, le loser et le violeur) et agaçants; celui de Love, trop parfait et presqu’ennuyeux. Et Joe, encore une fois, qui revêtait sa cape de héros, certain de pouvoir régler les problèmes des femmes de son entourage mieux qu’elles ne le peuvent, s’immisçant dans les vies de Delilah et Ellie pour finir par tout compliquer. Les flashbacks de l’enfance de Joe sont d’un certain intérêt, puisque maintenant qu’on connait mieux le personnage, on est naturellement curieux de connaitre les causes de son comportment (à part, bien sûr, les violences de Mooney). Mais il est difficile, au début, de savoir où ils veulent en venir.

Heureusement, à mesure qu’on avance, la saison augmente en intérêt et vers l’épisode 8, je ne pouvais plus décrocher tant il y avait d’actions et de suspense par rapport à la suite. Les derniers episodes, avec leur lot de révélations et de rebondissements, parviennent à sauver la saison. Et mieux encore, ils permettent de voir l’ensemble des épisodes sous un nouveau jour. Love s’avère surprenante, Forty plus complexe qu’il ne l’avait laissé deviner. Vers la fin, il y a aussi cette question, un espoir: « Joe va-t-il enfin sortir de son déni et se voir tel qu’il est? » Le dernier épisode se charge de répondre à cette question et je ne me suis pas autant amusée devant une série en au moins 6 mois. Donc, je recommande absolument cette nouvelle saison. Et si, comme moi, vous avez un peu de mal à accrocher au début, accordez vous juste un peu de temps. Joe réussira à vous embarquer dans sa folie bien assez tôt.

Magdalée Brunache

Le sang et la mer 2. Herodiane

Qui n’était pas tenté, après lecture du fascinant roman de Gary Victor : Le sang et la mer, de replonger dans l’univers de son héroïne, la sublime Hérodiane Palus ? L’auteur nous offre cette chance inespérée en accordant une suite à l’histoire d’ Hérodiane. On retrouve ce monde magique ou le réalisme porté par des descriptions puissantes rejoint le merveilleux, où il nous est permis de nous extasier de l’amour d’un dieu pour un simple mortel.

Le sang et la mer 2 est un roman qui plonge encore plus que le précédent dans les profondeurs des mythes haïtiens. Un suspens poignant et un intérêt grandissant pour le mystère qui se tisse page après page tiennent le lecteur en haleine jusqu’ à la fin. Ce roman reprend la narration d’ Herodiane deux ans après le tragique achèvement de sa relation avec Yvan, deux ans après la mort <<supposée>> de son frère Estevèl dont le corps n’avait jamais été retrouvé. On savait déjà à la fin du premier tome qu’ Herodiane s’était installée chez l’amoureux désespéré de son frère, M. Wilson et on avait senti entre elle et Bobby l’esquisse d’un rapprochement. L’auteur survole les dures années de reconstruction mentale d’ Herodiane et sa relation avec Bobby, lequel n’apparait plus que comme un amant-fantôme.

C’est une Herodiane encore en lutte contre ses démons qui se verra jetée dans un tourbillon interrompu d’évènements  à partir du moment où elle se résolut à retrouver la mer, ce point incontournable de sa vie. Au bord de la noyade, elle est sauvée par Jean Aurélien, le sénateur corrompu qui a ruiné sa famille. La haine et une obsédante idée de vengeance s’emparent d’elle. Mais tout à côté se glisse en elle, un sentiment incongru, indésirable : le désir. Attrait de la victime pour son bourreau. De la proie pour son redoutable prédateur.

Nait alors en l’héroïne un puissant conflit. Doit-elle user de sa beauté pour mener à terme sa vengeance ? Ou au contraire devrait-elle s’abandonner aux vagues brûlantes de désir qui l’assaillent ? Des questions qui rythmeront le roman tandis que surgiront à chaque moment devant Hérodiane des raisons de soupçonner que son frère, ayant survécu, était retenu par le dieu Agwe dans son royaume sous-marin. Sa volonté de retrouver Estevèl sera tantôt encouragée, tantôt freinée par les lubies des dieux vaudouesques qui, en tyrans capricieux, utilisent sans vergogne les humains dans leurs sombres jeux.

Le sang et la mer 2 détient tous les ingrédients qui font des écrits de Gary Victor un savoureux ensemble et une délicieuse expérience de lecture. Le merveilleux priorisé par l’auteur donne une dimension irréelle au roman. L’élément politique est présent à travers le personnage du sénateur Jean Aurélien. Par le récit de sa vie, l’auteur dénonce des siècles de rapports entre exploiteurs et exploités, il critique un système qui pousse chaque dominé à tenter l’impossible pour renverser la balance. Et dans cette sinistre lutte de pouvoir, l’idée d’une égalité entre les hommes devient parfaitement utopiste.

Un roman à découvrir, pour prendre part à cette fête de l’imagination et avoir accès à une porte ouverte sur le rêve.

You (Parfaite)

Coup de coeur série #2

Eh bien! Salut, toi. Qui es tu? D’après ton look, je dirais que tu es…étudiante. Tu portes un chemisier plutôt ample, tu n’es pas là pour te faire reluquer. Le cliquetis de tes bracelets me dit que tu aimes qu’on te remarque un peu. D’accord, ça marche. Tu parcours les livres, rayon littérature, section F à K. Bon alors, t’es pas une jolie fille qui croit s’acheter du charisme avec un Faulkner qu’elle ne finira jamais. Tu as trop bonne mine pour Stephen King. Alors, qui vas tu acheter?
Tu as presque l’air de t’excuser d’être une jeune fille si bien élevée. Et tu me murmures ton premier mot…

Joe Goldberg

Je me souviens avoir commencé à visionner cette série sans attentes particulières. Elle venait tout juste de m’être propose par Netflix. Dès les premières secondes, elle a happé mon attention et j’ai consommé les 10 episodes de la première saison. Dans l’attente de la saison 2 qui est actuellement en cours de production, j’ai eu le temps de la binge-watcher à nouveau sans perdre une miette de mon intérêt pour l’histoire et c’est avec des émotions toutes nouvelles que je découvre le roman de Caroline Kepnes qui nous a offert cette incroyable satire sociétale.

Alors, l’histoire?

Joe Goldberg est responsable d’une librairie où Guinevere Beck, étudiante et aspirante écrivaine s’arrête un jour. Pour Joe, c’est le coup de foudre et il a comme l’impression qu’il n’a pas non plus été indifférent à la demoiselle. Cela avait cependant toutes les chances d’être rélégué au rang d’une rencontre fortuite et sans conséquence mais Joe décide de donner un coup de pouce au destin. La traquant grâce aux réseaux sociaux, quand elle sort, ou au bas de sa fenêtre, Joe découvre vite tout ce qu’il y a à savoir sur Beck ou presque et se fait un devoir de la protéger à tout prix de son entourage nocif.

Toutes les relations ont leurs obstacles à surmonter, non?

Joe Goldberg

Joe

Joe

Je sais que ça ne fait pas cool de dire ça et que ce n’est pas hyper branché mais les livres me passionnent, et je veux que ma vie tourne qu’autour des choses que j’aime vraiment.

Joe Goldberg

Le truc avec Joe Goldberg c’est qu’en surface, il ne correspond pas du tout à l’archétype du gars tordu, de l’harceleur. Il est charmant, a le sens de l’humour et rien dans sa conversation ou actions ne pousserait à actionner la sonnette d’alarme. Si les geek plutôt mignons sont votre type (comme c’est un peu le mien), vous tomberiez amoureuse de lui. C’est un homme intelligent qui a lu plus de livres que l’être humain moyen et répugne à tuer. Son amitié avec le fils de sa voisine concoure aussi à lui donner un côté prévenant et désinteressé. Il aurait pu être un artiste s’il y avait aspiré. On a l’impression tout au long que Joe est cet être sensible avec une vie interieure intense qu’il n’a jamais appris à exprimer de façon saine. Et cela en fait un homme detaché de la société, avec de forces tendances manipulatrices, ce qui le rend dangereux. Il a tant lu et si bien observé le monde autour de lui qu’il pourrait se fondre dans la peau de n’importe qui, jouer sur nos préjugés pour être celui qu’on attend de lui qu’il soit.

Les gens gobent n’importe quoi du moment que ça confirme leur vision du monde.

Pourquoi regarder ”You”?

Cette série avait tout pour me plaire: un bon thriller psychlogique pas trop prévisible, de constantes références littéraire, une aspirante écrivaine pour qui toutes les raisons sont bonnes pour ne pas écrire.

La grande force de cette série et sa particularité c’est qu’elle est racontée du point de vue de l’harceleur (qui n’a absolument pas cette impression de lui-même) s’adressant à la deuxième personne à sa cible. Laquelle ne se cantonne à un rôle de victime pure et fragile, elle a aussi ses tares et ses insécurités. Un peu comme tout le monde, elle manipule, ment et se cherche. La dynamique entre Beck et Joe est très interessante.

Les réseaux sociaux. C’est le prochain grand génocide.

Blythe

« You », c’est aussi une critique de notre dependance aux réseaux sociaux et de notre tendance à en révéler un peu trop en ligne. Cette série touche aussi à la violence familliale et les séquelles du vécu durant l’enfance. Mais sans jamais oublier une certaine dose d’humour dont les justifications abracadabrantes que Joe arrive à trouver à certaines de ses actions.

Alors, pensez à binge-watcher la série sur Netflix et/ou lisez le livre. Je vous assure que cela en vaut la peine.

Magdalée Brunache

Perdue entre le sang et la mer

J’ai découvert « Le sang et la mer » de Gary Victor il y a un peu plus d’un an. C’est un roman qui m’a tout de suite plu par la pétillance du style mais également pour la trame de l’histoire. Jusqu’à la dernière page, le récit d’Herodiane retint mon intérêt. Comment ne pas être touchée par la naïveté de cette jeune fille ? Par ses peines et ses indécisions ?

Le récit d’Herodiane évolue dans une sorte de temporalité parallèle. Dès le premier instant, on est jeté dans l’univers de ce taudis à « Nan Paradi » où la narratrice se vide de son sang suite à un avortement sous le regard impuissant et courroucé de son frère Estevèl. Il faut donc se repérer. Comment en est-elle arrivée là ? Hérodiane nous révèle elle-même le secret. Tandis que son corps se dessèche et qu’elle s’étonne d’être encore en vie, ses pensées vont errer jusqu’à sa case à Saint-Jean, où elle habitait avec sa famille avant que la mort de ses parents et la cupidité d’un homme politique les jettent, elle et son frère, dans la plus sombre misère. À « Nan Paradi », sa vie va petit à petit s’agencer et finir par se lier à celle d’un riche Mulâtre, Yvan…

On assiste aux dégâts que le racisme d’une seule personne a pu provoquer dans la vie d’une jeune fille. Conditionnée très jeune à mépriser sa propre couleur, elle grandit dans l’attente du prince charmant aux yeux bleus dont Yvan semble être la matérialisation… C’est le choc de deux mondes. La pauvre Noire des bidonvilles et le riche héritier, un cas de figure où la victime s’avère être toujours celle qui se trouve au bas de l’échelle sociale. Surtout qu’Yvan est le type même du bourgeois lâche incapable de s’élever contre le statu quo.

Le sang et la mer met en scène le drame des jeunes filles démunies face à l’appétit sexuel de ceux qui se croient supérieurs du fait de leur fortune et de leur situation sociale. Une nouvelle forme de rapport entre le maître et l’esclave. C’est la peinture de Port-au-Prince rongé par la misère et ployant sous le poids des ordures. Aussi la réalité des mères, comme Madame Dulciné, qui prostituent leurs filles, incrustant dans l’esprit de celles-ci que leurs corps demeurent leur arme la plus redoutable ainsi que leur gagne-pain. La lecture d’un tel roman éveille un sourd sentiment d’injustice et de révolte contre les prédateurs (et ils sont nombreux) qui sucent le sang de ceux-là qui ont eu le malheur de naître pauvres et surtout noirs.

Ce roman, comme de nombreux autres de l’auteur, est traversé par des éléments de la culture vaudouesque haïtienne. Du professeur de maths de l’école de Saint-Jean qui s’enfuit à la capitale en pensant être l’objet d’une « ekspedisyon » jusqu’à Estevèl, protégé d’Agwe, qui a avec la mer un étrange rapport… Le génie de Gary Victor a produit encore une fois un récit captivant, qui implique le lecteur dans les méandres de l’histoire et capable aussi de le remuer jusque dans ses plus profonds retranchements.

Magdalée Brunache

Publié dans Le National du 11 juillet 2015

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